Un projet créatif à la fois

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Il y a mille raisons de se lancer tous azimuts dans mille projets de création à la fois. Et une raison de se discipliner et d’y renoncer: c’est la seule façon de créer. La seule façon de créer vraiment, de laisser s’exprimer sa créativité pure, son plus grand potentiel individuel.

On croit souvent que la création est une question d’inspiration. Que c’est un certain talent à avoir des idées, que c’est une question de créativité. C’est vrai, mais seulement à condition. A condition d’être en condition de créer. Car la création ne commence pas avec l’idée. Créer commence au moment où l’on se met en condition.

Créer, c’est se laisser vider et se laisser envahir. Se laisser vider de toutes ses idées, de toutes ses émotions, de toutes ses sensations, pour se laisser à nouveau envahir par de nouvelles sensations, de nouvelles émotions, de nouvelles idées. Dans un double geste d’expiration et d’inspiration, dont le point d’équilibre se situe au moment où l’on redevient disponible.

De l’importance d’être disponible

Pour créer, il faut en effet être disponible. Disponible à soi-même, disponible d’esprit et de corps, disponible dans toutes ses forces, et même de toutes ses forces. Et ainsi devenir disponible au monde. Disponible à la grande source qui nourrit le corps et l’esprit. Cette grande source à la source des idées, aux fondements de la créativité.

Disponible et vide d’idées. Disponible au plus profond de soi. Jusque sur cette petite scène intérieure où se joue la première de tout spectacle de création. Qui doit être vide pour pouvoir se repeupler. S’illuminer de la poésie du monde et frapper l’imagination. Lancer l’idée, la nouvelle composition, la nouvelle création.

Être disponible pour se laisser envahir. Se laisser envahir par cette petite étincelle, par ce petit spectacle qui brille déjà en soi, par ce monde qui ne demande qu’à devenir réalité, ne demande qu’à conquérir la réalité des sens, la réalité partagée. Se laisser envahir et sentir ses forces se réveiller. Dans un seul élan, qui mobilise toutes les forces, toutes les capacités, tout le talent.

Le risque d’une cacophonie intérieure

On comprend mieux ce qui se passe lorsque l’on se lance dans plusieurs projets de création à la fois. C’est comme si plusieurs troupes devaient jouer plusieurs spectacles sur la même scène. C’est impossible. Alors, les troupes finissent par trouver leur place et par jouer plus ou moins la même pièce. On épuise de vieilles idées et de vieilles recettes sans jamais se renouveler, ou presque.

C’est la cacophonie à l’intérieur. On n’entend plus le monde résonner, on est déconnecté de son génie, de ce point de rencontre intime entre soi et le monde. On ne voit plus l’étincelle briller. Plus rien n’excite l’imagination. Plus rien ne mobilise et ne concentre les forces et l’énergie. Qui se dispersent et se consument. Plus rien n’excite et ne force le talent. Qui reste enfoui, s’évanouit.

On est plein et on se sent vide. On cherche des substituts. Que l’on va chercher à l’extérieur de soi. De nouvelles idées, dont on entend parler, que l’on essaie de s’approprier, et qu’on exploite avec peu de talent. De nouvelles ressources, des forces, de l’énergie. Des techniques et des produits pour réveiller son énergie, stimuler sa force vitale. On cherche par tous moyens à se remplir alors qu’il faut se vider.

Créer, c’est toute une éthique de vie

Il n’y a pas trente six solutions. Il faut écouter Jean Cocteau, qui rappelait qu’il vaut mieux se lancer dans un projet de création à la fois. Pour pouvoir s’y consacrer entièrement. Se laisser entièrement habité par le monde. Se laisser habiter par son génie et son idée. Laisser son énergie et son talent s’exprimer en grand. Sans se laisser perturber par l’extérieur. Et, plus encore, sans se laisser perturber à l’intérieur.

Il faut donc respecter un certain temps entre chaque projet. Accepter qu’il faut un certain temps pour reconstituer ses forces, certes. Accepter qu’il faut aussi un temps certain pour que ce qui nous habitait s’évanouisse et laisse à nouveau notre scène intérieure vide, prête à nouveau à briller. Cocteau disait qu’il lui fallait généralement un mois, un bon mois pour redevenir disponible. Et l’homme n’était pas le premier créateur venu.

Plus qu’aucun autre peut-être, Cocteau aura enseigné que la création est d’abord et avant tout une question d’hygiène. Une question d’éthique même, au sens où l’entend originellement la philosophie. Une question d’éthique de vie au sens où le réalisent ceux qui font le choix de mettre leur vie au service de la création, et réalisent qu’ils doivent adapter leur manière de vie. Comme l’ont fait avant eux tous les créateurs.

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